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Le Monolecte, interview d'une blogueuse des âges farouches des internets

Où elle nous révèle en exclusivité comment était la vie, du temps des blogs

du Rédacteur Suprême
publié le 30-06-2019

Les blogs sont morts et moi-même je ne me sens pas très bien, aurait probablement ironisé Pierre Desproges de ses mots délicats et ciselés à la main s'il eût été blogueur. Mais à son époque surannée qui berça notre enfance, les internets n'existaient pas et même le Minitel ne nous permettait pas d'imaginer qu'un jour les blogs naîtraient et seraient notre exutoire et confessionnal, anonyme ou non. Le Monolecte appartient à cette grande aventure depuis... disons depuis toujours, pour ne fâcher personne. Et pourtant, au cours de ces dernières années de la fin de l'âge d'or des blogs sublimés par les géniales interviews de Maître Roger, elle n'avait jamais répondu à ses questions tout aussi finement ciselées que celles de l'auguste Pierre. Après une longue période de réflexion, bien naturelle étant donnée la profondeur introspective desdites questions, Le Monolecte nous gâte avec de merveilleuses réponses qui amèneront le monde entier des internets à pousser un cri à l'unisson : non, les blogs ne sont pas morts, les blogueuses vivent toujours, et nous voulons les lire encore !

Monolecte

Le Monolecte (@Monolecte)

son blog : Le Monolecte

Agnès, commençons par les présentations : qui es-tu ? D'où viens-tu ? Où vis-tu ?

Je suis une petite bonne femme. C'est toujours amusant de lire une pointe de déception dans le regard de ceux qui me rencontrent IRL pour la première fois. Je ne sais pas pourquoi, mais manifestement, ils s'attendaient à autre chose. Peut-être que ce que j'écris est plus grand que moi.

Tu as créé ton blog, Le Monolecte, en 2004, et ton blog est toujours vivant, ce qui te classe parmi les dinosaures du web, tout comme notre bien-aimé Rédacteur Suprême qui a créé Désinformations.com en 1999. ça fait quel effet d'être une dinosaure ?

En fait, je suis plutôt un fossile de dinosaure si l'on tient compte du fait que les blogs sont morts. Mais c'est assez raccord avec la vie réelle puisque - comme me le rappelle souvent le Minilecte -, je viens d'un temps étrange et révolu où le monde était en noir et blanc et les gens trouvaient de quoi occuper leur vie sans internet et arrivaient à l'heure à un rendez-vous dans une ville inconnue sans téléphone / balise Argos.

Et si c'était à refaire ?

Peut-être que j'aurais plus ramené ma gueule. Beaucoup de «blogueurs influents» ont su transformer leur notoriété de pixels en jobs plus traditionnels avec de vrais euros au kilo. D'un autre côté, j'aurais probablement fini par penser que tout le mérite de ma réussite me revenait, j'aurais sombré dans l'autosatisfaction la plus gluante et j'aurais fini par voter Macron.

En fait, il n'y a rien à changer. J'ai reçu un prix international, j'ai rencontré des tas de gens très intéressants, je suis sortie du bled quelques fois et, de temps à autre, je reçois encore un mail de quelqu'un qui me dit comment mes petites histoires en ligne lui ont changé la vie.

Rien que pour ça, c'est déjà bien.

Au fait, en vérité, pourquoi avais-tu créé un blog en 2004, en même temps que Mark Zuckerberg mettait en ligne "thefacebook" ? (coïncidence, je ne pense pas)

C'est une longue histoire de rendez-vous ratés avec le numérique. Dès les premiers engins informatiques, j'ai voulu en être. Je me souviens avoir tancé mon père pour avoir un Alice, un des premiers computer grand public. Évidemment, ça coutait une blinde, mais mon père m'a répondu en substance que l'informatique n'était qu'une mode qui allait bientôt passer, comme le Hula Hoop !

J'ai appris le Basic comme j'ai pu sur le ZX81 du collège, j'ai écrit mes premières notes de recherche sur un Amiga, avec le logiciel Kindwords et en 1995, je me retrouve à plat ventre sur une table de démo à la FNAC en tentant de maitriser le mulot. Déjà, on parle du réseau, déjà, je veux en être : une espèce d'agora à l'échelle de la planète, c'était tellement excitant !

Mon premier abonnement, c'est en 1996, c'est Club Internet avec le modem tout pourri qui gratte et je mets en ligne mon premier site «Cinéma et éthologie». Un truc roulé sous les aisselles avec Composer.

Le plus marrant, quand même, c'est que je dois mon premier vrai travail à internet et aux forums sur lesquels je trainais déjà. Beaucoup de gens de ma génération se sont retrouvés à tout débroussailler : le réseau, les machines, le code. Il y avait un immense enthousiasme pour ce média horizontal qui ouvrait tous les possibles... enfin, dans une petite population de gens fascinés par le côté pionnier de cet investissement dans ce truc informe et en évolution constante. Parce que pour beaucoup de gens, c'était surtout de nouveaux trucs chiants à apprendre et, de manière assez justifiée, une nouvelle machine à déqualifier ceux qui, jusque-là, se démerdaient plutôt pas mal.

Bref, je finis les années 90 à former les gens aux NTIC et je change de job avec le millénaire en me retrouvant à faire des sites web.

 

Ce qui change, finalement, c'est que je perds mon job avec ma grossesse et que je me retrouve toute seule au bled à la maison avec un bébé sur les bras. Intellectuellement, les bébés, ce n'est pas très bon pour le ciboulot. Ni pour la vie sociale. Entre deux couches, je me branche sur les forums pour continuer à échanger, penser, argumenter, puis je commence à rédiger sur Le village.net sous la férule de Pierre-Emmanuel Muller (journaliste lipophobe de l'écriture !). Les blogs sont en train d'émerger. En 2003, je suis Jean Dornac qui développe Altermonde sous SPIP, parce que la ligne éditoriale me convient mieux et, fin 2004, j'utilise Dotclear pour créer mon propre média parce que j'ai envie d'être totalement libre de mon écriture, mes sujets, mon style, tout !

Pourquoi avoir attendu si longtemps avant de publier ton interview dans Désinformations.com ?

C'est uniquement de ta faute.

Dans ton premier billet (que nos lecteurs s'empresseront bien sûr d'aller lire), tu expliques le sens du mot "Monolecte", un langage connu de son seul locuteur. Après 15 ans de monolectitude, comment le sens de ce mot a-t-il évolué selon toi ?

Je dirais que la monolectitude a contaminé le monde et que l'incommunicabilité est plus globale que jamais.

Alors que, comme tu l'évoques à plusieurs reprises, les blogs sont passés de mode, qu'est-ce qui te donne l'énergie d'écrire des billets de blog aujourd'hui ?

J'écris moins. Pour de nombreuses raisons. D'abord, parce que je n'ai pas réussi ma sublimation économique de blogueuse. Je perds donc beaucoup de temps à juste tenter de gagner de l'argent. Mais il y a d'autres freins. Comme la peur de se répéter. Parfois, quelque chose me donne envie de m'exprimer, je commence à chercher, compiler des références, des axes de réflexion et paf, je tombe sur un truc que j'ai écrit il y a quelques années et qui dit exactement la même chose que maintenant, mais en mieux.

Il y a aussi le fait d'être lue. Je me censure, forcément. Pour ne pas blesser. Pour me protéger. Parce que ma propre radicalité me fait peur. Avec le temps, on se rend compte que l'on peut avoir un impact sur les lecteurs. Il y a une forme de responsabilité. Et donc de retenue. Mais c'est chiant la retenue, du coup, il y a plein de choses que j'aurais balancées sans problèmes il y a 10 ans et que je garde pour moi.

Il y a aussi la crainte de ne plus être à la hauteur. Je pars sur un petit sujet et je me dis, «bah non, ça va être décevant». Ou je gratte pour trouver le bon angle d'attaque et au bout d'un moment, l'élan initial se dilue et ça retombe comme un vieux soufflet.

C'est peut-être ça, le gros inconvénient des blogs : le retour direct ou le manque de retour. Des fois, je suis toute contente d'un papier et j'ai 5 commentaires. Les discussions se sont déplacées sur les réseaux privatifs. C'est pratiquement du «blog jacking». C'est un peu démotivant. Bref, je manque un peu de légèreté. Et j'ai parfois l'impression d'avoir substantiellement déjà tout dit.

Ton CV précise, au chapitre "compétences", que tu maîtrises LaTex. Est-ce utile au quotidien ? En conseilles-tu l'apprentissage à nos lecteurs pour mieux vivre internet ?

C'est le truc que je maitrise le moins des trucs sur mon CV. Je l'utilise actuellement pour mon dossier de candidature : je ne m'occupe que de remplir, de modifier, d'amender, la mise en page reste stable.

Mais pour l'écriture, je trouve ça un peu lourd, en fait. Je préfère de loin rédiger directement en MarkDown - c'est très rapide, intuitif, souple et interopérationnel. Tu peux commencer à rédiger sur une appli en ligne, continuer en local avec un logiciel dédié ou un simple éditeur de texte, changer de bécane et d'environnement.

Je pense enfin avoir trouvé l'éditeur de MarkDown qui me fallait avec Zettlr. C'est un outil très intelligent mis au point par un sociologue allemand, Hendrik Erz, qui avait besoin d'une véritable «machine» à rédiger, compiler les notes, et surtout, gérer le flux de production de sa thèse. Un très bon outil, bien pensé (à la traduction duquel j'ai collaboré) et que je recommande à tous ceux qui ont besoin de produire de l'écrit.

Dans ton billet sur la fin de Google Reader, tu écris : "La discussion continuera toujours, encore, ailleurs, parce c'est dans notre nature" ; où aimes-tu discuter, ces derniers temps ?

J'ai des périodes où je suis plus en retrait, comme en ce moment, où discuter, précisément, me fait un peu chier sur les bords. Une forme d'abattement. Je pense qu'il faut écouter son rythme intérieur et accepter les moments de calme, de repli, la vita comtemplativa qui nourrira l'action, plus tard.

Sinon, j'affectionne particulièrement Seenthis.net. La plupart des Seenthisiens l'utilisent pour référencer / partager du contenu, mais très souvent, les articles partagés déclenchent des discussions, provoquent des débats, attirent de nouvelles références connexes. C'est de très bon niveau, avec des interlocuteurs bien pointus. Je suis sur Mastodon, aussi, mais c'est nettement plus spécialisé, donc je participe assez peu. Et puis, Twitter, le café du commerce, l'endroit idéal pour perdre du temps avec des conneries.

Lis-tu d'autres blogs ? Lesquels conseilles-tu à Maître Roger pour de futures interviews ?

J'ai de l'affection pour PrototypeKblog et son taulier qui traverse en ce moment un peu les mêmes affres que moi.

Depuis que tu connais Maître Roger, comment ta vie a-t-elle changé ?

Déjà, j'ai dû me forcer à écrire, là, tout de suite.

Tu le sais certainement, la publication de leur interview par Maître Roger a transformé la vie des blogueuses et des blogueurs qui s'y sont soumis. Comment te prépares-tu à ta prochaine nouvelle vie ?

Alors, je cherche vraiment un boulot en région toulousaine, même si je préférerais le Pays basque ou les Hautes-Pyrénées, avec un vrai salaire, un vrai contrat et des choses intéressantes à faire. Avec un logement de fonction, de préférence.

Si Maître Roger passe dans le Gers, où peut-il t'inviter à déjeuner et quel sera le menu ?

Il y a un jeune couple qui a repris une auberge à Lannepax, La Falène bleue. C'est une très bonne cuisine, très inventive, précise, pensée, soignée, l'amour des bons produits, des assemblages de textures et de gouts, etc. J'aime tout, chez eux, vraiment. Et c'est terriblement agréable, que ce soit l'accueil, le cadre, la nourriture, tout.

Quelle musique as-tu écoutée en répondant à cette interview ?

Aucune. J'écoute très peu de musique, cela a tendance à noyer ma voix intérieure. Sauf en conduisant. À présent, j'ai une toute petite voiture, mais avec un très bon son. En ce moment, j'y écoute la BO de Rudderless, un film que j'affectionne pour la puissance de ce qu'il raconte, mais aussi pour son rapport à la musique et les très bonnes chansons interprétées par l'acteur Billy Crudup et le regretté Anton Yelchin. D'ailleurs, s'il avait eu la même voiture que moi plutôt qu'un tank, il serait encore vivant.

Détourne un instant la tête de ton écran : quel objet vois-tu ? A-t-il une signification particulière ?

Ma station météo. On dirait que la canicule se tasse un peu, par contre, mon ordi chauffe pas mal le bureau.

Et l'armagnac, dans tout ça ?

Ma grand-mère avait mis de côté une bouteille d'armagnac le jour de ma naissance.

À présent, elle est morte, la bouteille est finie et il nous reste la part des anges.

 

#Monolecte | #blogueuse | #Macron | #dinosaure | #Armagnac

lire son blog : Le Monolecte

 

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